God of War Laufey : le trope de la femme-frigo enfin retourné ?
Fey meurt avant même le premier écran-titre de God of War (2018) — cas d'école du personnage féminin sacrifié pour motiver le héros masculin. Huit ans plus tard, God of War : Laufey semble vouloir réparer l'affront en redonnant à ce personnage une existence propre, une voix, une agentivité. Est-ce le premier vrai cas d'« unfridging » dans le jeu vidéo triple-A ? La question mérite qu'on s'y arrête sérieusement.

Fey en 2018 : mort de fonction, néant de personnage
Dans God of War sorti en 2018 sur PS4, Fey — connue sous le nom de Laufey la Juste — n'existe que comme absence. Elle est morte avant que le joueur prenne la manette en main. Sa dépouille sert de prétexte à tout le voyage : brûler ses cendres au sommet des neuf royaumes. C'est textbook. Le concept de femme-frigo, théorisé par la scénariste Gail Simone à la fin des années 1990 à propos des comics Marvel et DC, désigne exactement ce mécanisme : un personnage féminin tué, blessé ou diminué non pas pour ses propres enjeux narratifs, mais pour déclencher la quête émotionnelle du protagoniste masculin. Fey coche toutes les cases sans exception.
Santa Monica Studio avait pourtant semé des indices généreux sur son passé : ses fresques murales racontant l'histoire secrète d'Atreus, ses runes gravées partout dans la maison, sa nature de géante dissimulée. Le potentiel narratif était là. Il est resté entier, intact, inexploité — précisément parce que le personnage n'avait pas à exister pour lui-même dans ce volet.
Le trope a une histoire longue et documentée dans le jeu vidéo
La mécanique du personnage sacrifié pour motiver le héros est loin d'être une exclusivité de God of War. Dans Silent Hill 2 (2001, Konami), Mary Shepherd-Sunderland meurt avant le début de l'action et structure l'intégralité de la psyché de James — le jeu a au moins la décence d'en faire un sujet central plutôt qu'un simple déclencheur. Dans The Last of Us (2013, Naughty Dog), Sarah meurt dans le prologue pour briser Joel et justifier son endurcissement émotionnel : le jeu est brillant, mais la fonction de ce personnage féminin reste identique. Plus récemment, dans Final Fantasy XVI (2023, Square Enix), plusieurs personnages féminins subissent des destins similaires pour nourrir la trajectoire de Clive Rosfield. Le trope est systémique, pas anecdotique.
Ce qui distingue Laufey des autres cas cités, c'est que Santa Monica Studio semble avoir conscience du problème — et choisit de le corriger dans un jeu entier lui étant consacré. C'est inédit à cette échelle dans une franchise aussi mainstream.
God of War : Laufey comme tentative de réparation narrative
Les premières images de gameplay de God of War : Laufey montrent Fey vivante, combattante, dotée d'une personnalité et d'objectifs propres. Elle n'est plus le souvenir de quelqu'un : elle est le protagoniste. C'est ce que la communauté gaming désigne comme un unfridging — le processus inverse, qui consiste à sortir un personnage de sa fonction de catalyseur posthume pour lui restituer une existence narrative autonome.
Est-ce le premier cas dans le triple-A ? Difficile de l'affirmer sans nuance. Aerith Gainsborough dans Final Fantasy VII Rebirth (2024, Square Enix) bénéficie d'un traitement étendu et d'une présence accrue par rapport au jeu original de 1997, mais elle reste dans une position ambiguë vis-à-vis de son destin canonique. Le cas de Laufey paraît plus radical : il ne s'agit pas d'un DLC ou d'un chapitre supplementaire, mais d'un jeu complet centré sur ce personnage, avec sa propre arc indépendante de Kratos.
Un angle éditorial qui dépasse la polémique
Soyons clairs : la question de savoir si Laufey est le « premier personnage unfridgé » du jeu vidéo n'a pas de réponse tranchée, et prétendre le contraire serait malhonnête. Ce qui est certain, c'est que le mouvement est conscient, assumé et structurel — Santa Monica Studio ne corrige pas un détail, elle réécrit une fondation. C'est suffisamment rare pour mériter attention, suffisamment ambitieux pour risquer l'échec.
La vraie question ne sera pas de savoir si Laufey « mérite » son propre jeu. Elle sera de savoir si Santa Monica parvient à construire un personnage qui existe pour lui-même — pas pour réhabiliter rétrospectivement son rôle de 2018, mais pour raconter quelque chose de nouveau. L'unfridging raté serait de remplacer un trope par un autre : la femme forte définie en réaction à sa propre mort. On verra à la sortie si le pari est tenu.