Pragmata : le pari solo de Capcom valait-il vraiment l'attente ?
Annoncé en 2020 avec une bande-annonce qui avait retourné les cerveaux, Pragmata a disparu des radars pendant des années avant de réapparaître discrètement. Capcom mise sur une aventure solo ambitieuse, mêlant science-fiction, mystère et action dans un monde post-apocalyptique lunaire. Après tant d'attente, le résultat est-il à la hauteur des espoirs placés dans ce projet atypique pour l'éditeur japonais ? On a tout joué, tout analysé. Voilà ce que ça vaut vraiment.

| Plateforme | PS5, Xbox Series, PC |
|---|---|
| Genre | Action-Aventure / Science-Fiction |
| Développeur | Capcom |
| Éditeur | Capcom |
| Durée de vie | 12–16 heures |
Une annonce mémorable, une gestation douloureuse
En juin 2020, au milieu d'un showcase PlayStation, une bande-annonce avait marqué les esprits : un astronaute en combinaison dans une ville de New York dévastée, une petite fille au regard énigmatique, une lune omniprésente. Pragmata promettait quelque chose de différent, une aventure atmosphérique et personnelle dans un univers de science-fiction dense. Puis le silence. Des reports successifs. Des rumeurs de développement chaotique. Et enfin, une sortie qui s'est faite sans grand tambour ni trompette.
Le contexte importe. Capcom traverse depuis quelques années une période faste : Resident Evil, Devil May Cry 5, Monster Hunter World, Street Fighter 6. L'éditeur sait faire des jeux. Mais Pragmata représentait une prise de risque différente, un projet original sans licence établie, porté par une ambition narrative que Capcom n'affiche pas souvent aussi frontalement. Le poids de l'attente était donc considérable.
New York sous la lune : une direction artistique qui ne triche pas
Premier contact visuel : Pragmata est beau. Pas d'une beauté tape-à-l'œil qui cherche à en mettre plein la vue, mais d'une beauté rigoureuse, méticuleuse, presque contemplative. Les rues de New York dévastées par une catastrophe non encore expliquée au démarrage du jeu sont rendues avec un soin du détail remarquable. La végétation qui reprend ses droits sur les façades, les reflets dans les flaques d'eau contaminée, la lumière lunaire qui filtre à travers les bâtiments effondrés : chaque plan pourrait servir de concept art.
Le RE Engine, que Capcom utilise désormais pour l'essentiel de sa production, fait encore ses preuves. Les animations faciales des deux protagonistes principaux — l'astronaute Agosto et la mystérieuse enfant surnommée Diana — atteignent un niveau d'expressivité qui sert directement la narration. On croit à ces personnages physiquement avant même d'y croire dramatiquement.
L'ambiance sonore complète le tableau avec intelligence. La bande originale alterne entre silences pesants et nappes électroniques qui évoquent à la fois Interstellar et les premières heures de Death Stranding. Jamais envahissante, toujours pertinente.
Le gameplay : entre action contenue et exploration réfléchie
Pragmata ne cherche pas à être un jeu d'action débridé. C'est important à établir d'emblée, parce que certains joueurs attirés par le packaging visuellement spectaculaire risquent d'être déstabilisés par le rythme volontairement posé du titre.
Le cœur du gameplay repose sur un système de combinaison entre les capacités d'Agosto — mobilité en apesanteur relative, équipement technologique, combat au corps à corps et à distance — et les pouvoirs de Diana, qui peut interagir avec l'environnement numérique corrompu qui gangrène le monde. Cette mécanique de duo est bien pensée sur le papier et offre effectivement des moments de gameplay satisfaisants, notamment dans les séquences de résolution d'énigmes environnementales.
Les phases de combat, en revanche, sont le point faible le plus évident. Les ennemis manquent de variété, leurs patterns sont lisibles trop rapidement, et la difficulté générale reste en deçà de ce qu'on attendrait d'un studio qui sait faire de l'action exigeante. On n'est jamais vraiment en danger, ce qui finit par nuire à l'immersion dans les zones plus ouvertes où les affrontements se multiplient.
La progression dans l'équipement existe mais reste superficielle. Les améliorations débloquées au fil du jeu n'ouvrent pas de nouvelles possibilités tactiques significatives : elles augmentent surtout des statistiques existantes. Un arbre de compétences plus audacieux aurait donné plus de mordant à la montée en puissance d'Agosto.
Une narration qui joue la carte du mystère — parfois trop longtemps
Le vrai moteur de Pragmata, c'est son histoire. Et là, le bilan est contrasté. Le scénario construit patiemment un mystère autour de l'origine de Diana, de la catastrophe qui a ravagé la Terre et du rôle d'une organisation appelée le Consortium Helios dans tout cela. Les premières heures sont prenantes, le rythme des révélations bien dosé, les dialogues entre Agosto et Diana porteurs d'une vraie humanité.
Le problème surgit vers le milieu du jeu, quand la narration décide d'accélérer sur certains points tout en s'attardant inutilement sur d'autres. Plusieurs twists sont télégraphiés trop tôt, et la résolution finale, bien que techniquement satisfaisante, laisse un goût d'inachevé sur certains fils narratifs pourtant soigneusement introduits. On sent qu'une ou deux heures de contenu supplémentaire auraient permis de boucler proprement des arcs qui s'éteignent un peu vite.
Les personnages secondaires pâtissent particulièrement de ce déséquilibre. Certains ont une présence initiale forte avant de disparaître du récit sans explication convaincante. Dans un jeu qui mise autant sur l'émotion et la connection humaine, c'est une lacune qui se fait sentir.
Durée de vie et contenu annexe : honnête sans être généreux
Comptez entre 12 et 16 heures pour terminer l'aventure principale selon votre aisance avec les énigmes et votre envie d'explorer. Le contenu annexe existe — journaux audio, fragments de lore, quelques défis optionnels — mais il reste dans la moyenne basse de ce que le genre propose habituellement.
Pas de New Game+ à la sortie, ce qui est surprenant pour un jeu qui se revendique de la tradition du solo narratif. Les collectibles enrichissent le worldbuilding pour les joueurs qui veulent creuser, mais ils ne justifient pas à eux seuls un second parcours complet.
Dans un paysage gaming où l'on reproche souvent aux AAA d'être artificiellement allongés, Pragmata prend le parti inverse — et c'est une décision éditoriale respectable. L'expérience ne s'étire pas, ne rembourre pas ses zones avec des missions fedex sans intérêt. Mais à 70 euros, le rapport durée/prix demandera une réflexion selon votre profil de joueur.
Technique : solide sur console, exigeant sur PC
Sur PS5, Pragmata tourne de manière irréprochable. Le mode performance à 60 fps est stable, le mode qualité offre un rendu visuellement impressionnant sans compromettre la fluidité de manière rédhibitoire. Les temps de chargement sont quasi inexistants grâce au SSD de la console Sony.
Sur PC, la situation est plus nuancée. Le portage est fonctionnel mais les options graphiques avancées manquent de finesse dans leur calibrage. Certaines configurations intermédiaires peinent à maintenir une fluidité constante lors des zones les plus chargées, et le support des différentes technologies d'upscaling gagnerait à être mieux implémenté. Rien de bloquant, mais un travail d'optimisation supplémentaire aurait été bienvenu.
Les retours haptiques de la DualSense sont exploités avec intelligence : chaque texture sous les pieds d'Agosto, chaque décharge technologique de Diana se traduit par une sensation distincte. C'est le genre de détail qui ancre l'immersion sans que le joueur ne le conscientise forcément.
Points forts et points faibles
- + Direction artistique cohérente et visuellement marquante du début à la fin
- + Relation Agosto/Diana portée avec une vraie sincérité émotionnelle
- + Ambiance sonore et musicale de haute tenue
- + Narration qui maintient l'intérêt malgré quelques ratés en fin de parcours
- + Rythme maîtrisé, sans rembourrage artificiel
- − Combat trop peu exigeant et répétitif sur la durée
- − Progression de l'équipement superficielle
- − Plusieurs arcs narratifs secondaires laissés en suspens
- − Contenu annexe trop maigre pour justifier un retour après le générique
- − Optimisation PC perfectible
Verdict : un pari courageux, partiellement tenu
Pragmata est un jeu difficile à noter avec une formule simple. Ce n'est pas un chef-d'œuvre qui redéfinit le jeu solo, mais ce n'est pas non plus le naufrage qu'une gestation aussi chaotique aurait pu laisser craindre. C'est une œuvre sincère, portée par une vision artistique cohérente et un duo de personnages attachants, qui se heurte à des limites de game design que ni la beauté visuelle ni l'ambition narrative ne parviennent entièrement à masquer.
Capcom prouve qu'il peut produire une aventure solo originale sans s'appuyer sur une marque existante. C'est déjà une victoire en soi dans le contexte actuel de l'industrie. Mais pour que Pragmata devienne la franchise qu'il ambitionne visiblement d'être, une suite devra corriger sérieusement les mécaniques de jeu tout en préservant ce qui fonctionne : l'émotion brute, l'atmosphère, la conviction artistique.
Si vous aimez les aventures narratives contemplatives et que le mystère science-fictionnel bien écrit vous parle, Pragmata vous offrira une douzaine d'heures mémorables. Si vous cherchez de l'action dense ou un système de jeu profond, passez votre chemin.
Notre verdict
Pragmata : le pari solo de Capcom valait-il vraiment l'attente ?
PS5, Xbox Series, PC